Arménie: une âme indestructible

Le monastère de Khor Virap avec pour cadre le mythique Mont Ararat.

Terre montagneuse, écrin d’innombrables églises et monastères, l’Arménie est attachée à ses racines tout en étant résolument tournée vers l’avenir. Carnet de route impressionniste d’Erevan au sud du pays

Textes et photos Sonya Mermoud

Si Paris a sa tour Eiffel, Athènes son Acropole ou encore Londres son Big Ben, impossible de dissocier Erevan de sa Cascade. Un monument emblématique de la capitale arménienne, composé de jardins en terrasses, de fontaines et de statues. Une imposante et singulière œuvre de béton en paliers d’une centaine de mètres de haut. Son ascension, à force de mollets ou en empruntant les escaliers roulants à l’intérieur de la construction, offre une vue panoramique de la cité. Un spectacle où le rose domine, principale couleur des façades en tuf d’Erevan, tranchant avec la sévérité de ses bâtiments hérités de la période soviétique. La capitale, forte de 1,2 million d’habitants – le tiers de la population d’Arménie – se niche au pied du mont Ararat couronné de neiges éternelles. Voilé de brume, le mythique massif se dérobera toutefois ce jour-là aux regards. Belvédère, la Cascade abrite dans ses murs une galerie d’art contemporain et, dans son parc attenant, plusieurs sculptures dont des œuvres tout en rondeur de Botero. La symbolique chute d’eau, point de ralliement des Erevanais, a été érigée vers 1970; et imaginée par l’architecte et urbaniste Alexandre Tamanian qui a conçu, au début des années 1920, les plans d’Erevan, lui donnant son visage néoclassique actuel.

En cette agréable fin d’après-midi, il flotte sur la dynamique capitale un petit air de vacances, caractérisé par ses terrasses et ses parcs bien fréquentés, une ambiance jeune, décontractée, européanisée et pourtant particulière. Enseignes de marques, cafés, échoppes de fleurs, kiosques de boissons, glaces et en-cas… animent de larges avenues ombragées de platanes. La balade mène immanquablement à la place de la République, ou bat l’autre cœur d’Erevan. Autour de l’esplanade ovale aux nombreuses fontaines se dressent des bâtiments grandiloquents, dont le palais du gouvernement et un intéressant musée d’histoire. L’espace a été le théâtre des principales manifestations pacifiques ayant entraîné au printemps 2018, la démission de Serge Sarkissian (voir ci-contre). Cette Révolution de velours a ravivé l’espoir d’un renouveau économique et social dans ce pays tourné vers l’avenir sans se départir de ses traditions. Un Etat qui mise aussi sur le développement de son secteur touristique…

Gardiennes célestes

Terre de montagnes et de lacs, de vergers et de vignobles, écrin d’innombrables églises et monastères, l’Arménie fait partie de ces destinations relativement méconnues et attachantes. Avec une nature plurielle ouvrant un large terrain d’aventure et un riche patrimoine architectural auxquels s’ajoutent une population d’une grande hospitalité et une cuisine saine et goûteuse. Une certaine simplicité, loin de l’effervescence souvent artificielle de spots traditionnels de vacances. Rien de tape-à-l’œil dans cet Etat du sud du Caucase voisin de la Géorgie et de l’Iran, et pris en étau entre ses «ennemis» turcs et azéris. Alors que la Russie, à un jet de pierre, reste son principal partenaire commercial.

L’Arménie souffre encore d’un passé tragique avec, horreur suprême, le génocide perpétré par les Jeunes-Turcs en 1915-1916, qui a coûté la vie à 1,5 million d’innocents. Largement amputé de son territoire initial, soumis au gré des siècles à des dominations et à des influences diverses – perse, ottomane, russe et soviétique –, ce berceau de la chrétienté est parvenu, envers et contre tout, à conserver son identité. Un petit «miracle» qu’Irène Chaboyan, diplômée en sciences politiques et guide touristique, attribue à «la langue, la religion et la musique». «Nos racines sont si anciennes qu’on n’est pas parvenu à les éradiquer. Le sentiment d’appartenance à la terre est très fort», affirme cette quadragénaire dans un français parfait. Et d’ajouter: «Les lettres de notre alphabet n’ont pas été absorbées. Elles sont les gardiennes célestes de notre identité. Durant le génocide, nombre d’anciens manuscrits ont pu être sauvés.» Un trésor rassemblé dans le Matenadaran à Erevan, sanctuaire de milliers d’écrits richement enluminés.

Lien avec son histoire

A une vingtaine de kilomètres de la capitale, la petite ville d’Etchmiadzin abrite le siège de l’Eglise apostolique. Ce «Vatican» arménien, rassemblant différents édifices religieux, constitue un haut lieu de pèlerinage. A son entrée se dressent des khatchkars croix-pierre typiques du pays, qui sont autant d’autels à ciel ouvert. «Venir ici, c’est se relier à son histoire», explique Irène Chaboyan alors que des visiteurs pénètrent dans l’enceinte. «Si les Arméniens ne vont pas tous à la messe le dimanche, ils se rendent fréquemment dans les églises, brûlent des bougies, prennent conseil auprès de prêtres. La quasi-totalité de la population est croyante. L’identité religieuse a d’autant plus été renforcée qu’elle s’est heurtée à un milieu hostile durant la période soviétique.» L’interlocutrice n’en reste pas moins critique à l’égard du passage du socialisme à un «capitalisme sauvage, sans lois ni règles». Et, sans regretter le communisme, lui reconnaît aussi des points positifs, notamment en matière d’éducation et de respect de la culture. «L’argent n’était alors pas un dieu, juste un moyen, pas une finalité.»

Des pépins vieux de 6000 ans

La fertile plaine de l’Ararat déroule ses rubans de champs et de vergers. En chemin, des rangées de cigognes juchées sur des poteaux électriques où elles ont construit leur nid retiennent le regard. Première halte, le monastère de Khor Virap, perché sur un promontoire, avec, pour cadre privilégié, le mont Ararat où l’arche de Noé aurait échoué. Un symbole national pour les Armémiens, quand bien même le massif se trouve désormais en territoire turc… Dans l’église Saint-Georges, des visiteurs se pressent autour de la fosse qui aurait servi de prison, au début du IVe siècle, à Grégoire l’Illuminateur. L’homme, apôtre du christianisme, y aurait été détenu 13 ans en raison de sa foi avant que, guérissant le roi Tiridate IV devenu fou, celui-ci ne se convertisse et instaure la confession de son sauveur comme religion d’Etat. Voilà pour l’histoire résumée. A une encablure de Khor Virap, la frontière avec la Turquie est fermée. Comme celle avec l’Azerbaïdjan musulman, à la suite de la guerre au Haut-Karabagh, une enclave peuplée majoritairement de chrétiens, qui réclamait sa réunification avec l’Arménie. Un cessez-le-feu signé en 1994 n’a pas apporté un véritable règlement politique.

A une septantaine de kilomètres, le petit village viticole d’Areni s’enorgueillit d’une tradition ancestrale. C’est dans une grotte du même nom que des pépins de raisin vieux de 6000 ans ont été découverts – un antre visitable, abritant encore poteries et amphores millénaires bien préservés. Si, du temps de l’URSS, on produisait surtout du cognac, les Arméniens font aujourd’hui d’excellents crus. Rencontré dans son vignoble, Martin Simonyan soulignera la qualité des grappes. Comme le plaisir qu’il ressent, en fin de journée, à marcher entre les lignes en contemplant son travail: «Ça me rend heureux.»

VOL AU-DESSUS DES GORGES

Le voyage se poursuit vers le sud au cœur d’un paysage de montagnes et de vallées. Camaïeu de verts entrecoupés de rares villages et de localités aux maisons de pierre et de barres d’immeubles décrépis. Sur la chaotique route en lacets menant au monastère de Tatev, dans la région de Goris, plus à l’est, on croise quelques rares voitures, dont de vieilles Ladas. Un berger à cheval s’affaire à regrouper son troupeau de moutons indisciplinés. Plus loin, des vaches se rangent, placides, sur le côté. Le véhicule tangue au gré des nombreux nids de poule ponctuant le trajet. Les pâturages, piqués de coquelicots volant la vedette aux autres fleurs, dessinent l’essentiel de ce paysage. Variété dans la simplicité… La météo aujourd’hui hésite. Tantôt à l’orage, tantôt ouvrant de brèves percées de soleil. Nous voilà au pied du téléphérique, le plus long du monde avec ses 5,7 kilomètres. A cette heure, les visiteurs sont encore rares. Seuls une quinzaine de passagers embarqueront dans la nacelle. Surnommé «les ailes de Tatev», le téléphérique, construit par une entreprise suisse, s’élance gaillard dans les airs. Survole des à-pics vertigineux plongeant à des centaines de mètres de profondeur. A chaque passage de pylône, c’est un haut-le-cœur. Une crainte infondée et rentrée. Et des points de vue époustouflants. Une dizaine de minutes plus tard, le complexe religieux surgit, spectaculaire, surplombant le canyon de Vorotan, à plus de 1500 mètres d’altitude.

Mélopée parlant au cœur

A l’entrée du sanctuaire, des marchands proposent des produits du terroir: du miel garanti biologique et des fruits secs pour vitaminer l’hiver. Le roi du pays, sans conteste, c’est l’abricot dont le bois sert aussi à la fabrication de doudouk, flute arménienne traditionnelle accompagnant de profondes et mélancoliques mélopées parlant au cœur. Mais aussi la grenade, récoltée au début de l’automne, et ses graines évoquant la diaspora dispersée au quatre coins du monde…

Dans l’enceinte du complexe fortifié abritant trois édifices religieux, un monolithe de huit mètres frappé d’une croix, intrigue. «Il s’agit d’un Gavazan, explique la guide Nvrad Sargsyan. Il aurait servi à alerter la communauté de l’arrivée de cavaliers ennemis ou d’un tremblement de terre en oscillant.» Des maux qui ont frappé l’ex-République soviétique plus souvent qu’à son tour. Parmi les catastrophes naturelles récentes, on se souvient du terrible séisme qui détruisit en 1988 les villes de Spitak et de Gyumri faisant des dizaines de milliers de victimes…

Dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul datant du Xe siècle, la plus importante de Tatev, le père Mikael, gardien des lieux, bénit de jeunes fidèles. Une main bienveillante sur leur front, il prononce des prières en litanie.

Quelques tableaux d’un pays insolite, familier et dépaysant à la fois, à l’indéniable supplément d’âme.

Le monastère de Tatev, inscrit au patrimoine de l’Unesco.
2.
La place de la République, à Erevan, où ont eu lieu notamment, au printemps 2018, les manifestations pacifiques ayant entraîné un changement de gouvernement.
Le monument de la Cascade, emblématique de la capitale arménienne.
En se promenant dans la capitale.
Confection du pain traditionnel, le lavash.
Une croix-pierre emblématique du pays.
Sur la route du sud…
La quasi-totalité des Arméniens sont croyants.

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Plaie toujours béante

Moments d’émotion et de recueillement au Mémorial et musée du génocide à Erevan construit en 1967 où de douloureux chants résonnent en continu. Une extermination planifiée par la Turquie dans les années 1915 et 1916 qui a provoqué la mort de 1,5 million d’Arméniens, victimes de famines, de massacres et de déportations de grande ampleur. Elle a débuté avec l’arrestation et l’exécution de centaines d’intellectuels de Constantinople, le 24 avril 1915, jour retenu depuis comme date de commémoration. Les Jeunes-Turcs alors au pouvoir ont profité du chaos général de la Guerre mondiale pour épurer l’Etat de ses habitants non musulmans et étendre l’influence de l’Empire ottoman. Un génocide qu’Ankara n’a jamais voulu admettre. Devant le monument du souvenir, la guide Irène Chaboyan décode l’architecture: «Symbole de renaissance de la nation arménienne, la flèche, fissurée en deux, évoque le pays et sa diaspora alors que la construction tombale à ciel ouvert où brûle une flamme perpétuelle illustre une plaie toujours béante. Elle ne se refermera que lorsque la Turquie aura reconnu sa responsabilité.»

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Ruche technologique

Attachée à ses racines, l’Arménie n’en est pas moins résolument tournée vers l’avenir et mise largement sur le développement des hautes technologies. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour au centre Tumo – ouvert aux visiteurs – consacré à la création numérique, à une trentaine de kilomètres de la capitale. Fondé en 2011 par des donateurs arméniens résidant à Dallas, ouvert six jours sur sept, cet espace accueille gratuitement 10000 jeunes de 12 à 18 ans se formant, après les cours scolaires normaux, aux techniques de la programmation et des arts. Deux autres espaces de ce type ont encore été ouverts dans le pays. Nane Sargsyan, 18 ans, a fréquenté la ruche futuriste d’Erevan, qualifiée de «seconde maison». Primée à 15 ans pour un jeu vidéo qu’elle a créé avec son frère, elle étudie aujourd’hui à l’Université américaine d’Erevan, section informatique, et projette de poursuivre son cursus à San Francisco. «J’aimerais aller dans la Silicon Valley pour me perfectionner, mais après, je rentrerai en Arménie. Je veux donner quelque chose à mon pays.»