Angola: rodéo au pénitencier

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Texte et photos: Alex Décotte

Nuit passée dans un bed & breakfast de St Francisville. Lever à 6 heures. Le temps reste froid est menaçant. J’ai rendez-vous à 8 heures, à une cinquantaine de kilomètres, avec la responsable des « relations publiques » du pénitencier d’Angola, un des plus grands des Etats-Unis.  Je craignais l’accès difficile. J’ai envoyé un simple mail à l’administration de la prison et deux jours plus tard, je recevais une réponse commençant par « Hii, Alex… » Même dans les grands rodéos officiels (Stampede, Frontier Days), je n’avais jamais été accueilli avec autant d’empressement.

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L’événement est très couru, jusqu’à 10.000 personnes chaque dimanche d’octobre. L’accès du public commence à 11 heures, pour les emplettes, et le rodéo lui-même débute à 14 heures mais je dois venir tôt. Angola est le plus grand pénitencier de haute sécurité de tous les Etats-Unis (1.800 gardiens pour 5000 prisonniers, dont 75% de noirs) et il y a toute de même un certain nombre de formalités pour y entrer avec une caméra.

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Longue route serpentant à l’ouest à travers des champs et beaucoup de forêts. Soudain, un poste de garde entre des barbelés. La route se termine ici. Je m’annonce à la policière noire installée dans la guérite. Elle note mon nom, me délivre une pancarte à placer sous le pare-brise et m’envoie dans un petit parking à droite. On viendra me chercher, dit-elle. Ne connaissant pas les règles du lieu, je reste – très longtemps – dans ma belle Dodge de location. A droite, de hauts grillages surmontés de barbelés, un bâtiment modeste et inactif. Devant, des prairies où je devine du bétail – aberdeen angus – et, au-delà de quelques vagues vallons plantés d’arbres.

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Un homme s’approche de moi. Je dois me rendre à l’entrée presse. Deux kilomètres en ligne droite, une bifurcation à gauche le long d’une haute enceinte grillagée, puis une autre à droite. A gauche, les champs sont balisés pour le stationnement du public mais ne pourront sans doute pas être utilisés. Trop boueux. La pluie ne s’arrête que par brèves séquences.

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Entrée presse. Elle servira aussi à une partie du public, plus tard. Un baraquement, portail gardé, panneau interdisant les boissons alcoolisées, les caméras, les appareils photo, les téléphones cellulaires et les armes. Les éventuels détenteurs sont priés de laisser tout leur attirail au vestiaire.

L’homme qui m’attend me pose quelques questions, pour qui et pourquoi je suis venu ici,  me fait signer l’engagement de ne pas filmer les prisonniers de près sans leur autorisation écrite préalable. Je serai en permanence accompagné par une jeune femme pas très engageante, en uniforme. Elle est originaire du pays cajun mais vit dans la cité réservée aux gardiens, où sa mère officiait déjà. Elle ne parle pas français. Personne, d’ailleurs, ne le pratique dans cette région. Nous sommes toujours en Louisiane, certes, mais bien loin de la Nouvelle-Orléans ou du pays cajun.

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Visite des stands où se bousculeront les acheteurs, tout à l’heure. La plupart des prisonniers sont déjà présents et astiquent leurs œuvres, tableaux kitch d’inspiration religieuse, rocking chairs, bibelots, bois gravé, fer forgé et même lourds et gros barbecues de métal soudé. Au début, je demande lesquels sont prisonniers et lesquels ne le sont pas. Réponse simple : les prisonniers doivent porter une chemise ou un T-shirt de couleur blanche, hormis les rodeomen, qui arborent une chemise aux rayures verticales noires et blanches, avec leur numéro dans le dos.

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Certains des prisonniers, considérés comme les plus sages, sont donc à proximité des objets qu’ils ont fabriqués, au contact du public avec qui ils peuvent parler, discuter la qualité et le prix de vente. D’autres, également vêtus de blanc mais sans doute un peu moins coopératifs aux yeux de l’administration, sont parqués derrière un grillage. Eux aussi sont ici pour vendre leur production annuelle. Agrippés au treillis, ils doivent indiquer à distance leurs volontés à ceux de leurs camardes qui sont chargés, en zone « libre », de vendre leurs propres objets et ceux de leurs copains.

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Puis vient le rodéo.  Les deux seules épreuves tirées du rodéo professionnel sont le bareback riding (cheval sauvage à monter sans selle) et le bull riding (taureau brutal et revanchard). Mais il existe beaucoup d’autres épreuves dans lesquelles les prisonniers prennent des risques considérables pour empocher quelques centaines de dollars, qu’ils ne dépenseront jamais au-dehors mais qu’ils pourront utiliser pour améliorer leur ordinaire, soutenir des actions de charité, offrir à leur église ou envoyer à leurs proches, s’ils en ont.

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Ce qui frappe ici, c’est qu’aucun de ces prisonniers ne quittera jamais le pénitencier. Condamnés à vie et peut-être même, pour certains, à mort. Toute leur existence se passera ici. Ils mourront ici, seront enterrés ici. Ce qui donne évidemment une tout autre intensité dramatique à cette fête et permet sans doute de comprendre pourquoi ils acceptent de se livrer, dans la boue de la piste, à des exercices aussi périlleux que cette table posée dans la terre meuble de l’arène et autour de laquelle quatre d’entre eux prennent place, assis sur une chaise de jardin. Ils devront y rester, immobiles, lorsque l’un des taureaux sauvages sera lâché de son box et foncera sur le groupe, renversant, piétinant, encornant un à un les « joueurs ». Le dernier à rester en place gagnera une poignée de dollars.

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Plus pathétique encore, bien que moins périlleuse, cette épreuve où un prisonnier, montant un cheval sans selle, doit venir au secours d’un de ses camarades juché sur un tonneau métallique. Le cavalier, sans éperons, s’approche tant bien que mal, tourne autour du tonneau. L’homme tente de monter en croupe. Il tombe, remonte aussitôt sur le tonneau, essaie encore, réussit enfin. Commence alors une fuite éperdue vers une des issues de la piste. Certains chutent, d’autres se cramponnent et finissent par quitter cet enclos figurant leur prison. Mais ils n’iront pas plus loin. Ils ont réussi à tenir en selle mais pas à fuir le pénitencier… L’inventeur de cette épreuve devait être un rien sadique.

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Le lendemain matin, après une deuxième nuit à St Francisville, retour à Angola. J’avais initialement demandé à pouvoir assister au travail quotidien des prisonniers mais j’y renonce. Je veux en revanche voir le musée. Surprise : outre la caissière blanche, un homme noir, vêtu de blanc, s’occupe du nettoyage.  Sur un acquiescement de la dame, il m’amène au fond du musée, ouvre un placard, en extrait ses œuvres : de boîtes et des chaussons multicolores faits de petits carrés de papier brillant provenant d’emballages de paquets de cigarettes, consciencieusement découpés et tissés. Le travail de mois et de mois. Je propose de lui acheter une paire de chaussons mais il n’est pas autorisé à empocher de l’argent. J’enverrai les 35 dollars sous enveloppe à sa sœur, à Bâton-Rouge.

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